
Future is Queer - entretien avec Giuseppe Arnone
Giuseppe Arnone, jeune artiste pluridisciplinaire, développe une pratique singulière à la croisée du dessin, du textile, de la sculpture et de l’installation. Son travail explore avec sensibilité des questions liées à l’identité de genre, à la sexualité queer et à la transformation du corps.
Dans cet entretien, il revient sur l’évolution de sa pratique au cours des deux dernières années et dévoile les œuvres qu’il présentera dans l’exposition Supple and Still à la Micki Chomicki Gallery, espace unique à Anvers dédié à l’art contemporain du textile et de la fibre. Une plongée captivante dans un univers artistique en pleine transformation.
Explique-moi : le textile, pourquoi ?
Le textile est vraiment venu avec le temps dans mon travail. Au tout début, j’ai commencé par le dessin et la peinture. Ce n’est que trois ans après le début de ma pratique que le textile s’est imposé comme un médium central.
Cela est lié à un stage que j’ai fait il y a trois ans avec une artiste bruxelloise, Élodie Antoine, qui travaille énormément le textile et traites des thèmes comme la place de la femme dans la société et le féminisme. C’est elle qui m’a vraiment appris à utiliser la machine à coudre. Avant cela, je travaillais uniquement à la main et je n’utilisais pas du tout de machine.
En parallèle, je me suis intéressé à l’histoire de ma grand-mère, qui était couturière en Sicile. Elle faisait de la broderie, de la dentelle, et elle retouchait des vêtements de manière traditionnelle. C’est un univers que j’ai découvert assez tard, il y a deux ou trois ans seulement, alors qu’elle pratiquait déjà ces techniques depuis longtemps.
Ce qui est intéressant, c’est que la machine à coudre de ma grand-mère est encore chez moi aujourd’hui. Elle fonctionne toujours, et je l’utilise pour créer mes étendards et mes sculptures. Il y a donc un véritable lien entre son geste et le mien.
Ce que je trouve particulièrement fort, c’est le contraste entre son usage du textile, plus domestique et traditionnel, et le mien, qui est plus lié à un message contemporain, que je dirais même plus urgent. C’est à travers ce lien entre héritage et transformation que le textile est devenu pour moi un véritable moyen d’expression.
Parce qu’avant, c’étaient plutôt les femmes qui le pratiquaient. C’étaient plutôt les femmes qui cousaient, qui utilisaient les machines à coudre. C'était un médium qui demandait de la patience, du détail. Et donc me réapproprier de ce médium, c'est pour moi comme dire voila, les hommes aussi peuvent utiliser ce médium là.

Est-ce que ça vous relie à la Sicile, le lieu d’origine de ta grand-mère ?
Pas vraiment, mais il y a quand même des éléments qui me relient à la Sicile, le lieu d’origine de ma grand-mère. Ce sont surtout les couleurs et les motifs. Les couleurs que j’utilise, très vives comme le bleu, le jaune ou le rouge, ainsi que les motifs souvent chargés et symétriques, rappellent beaucoup ceux qu’on retrouve dans les tapis anciens siciliens.
En Sicile, il y a aussi de nombreuses fêtes traditionnelles où ces motifs et ces compositions décoratives sont très présents. Donc oui, dans mes derniers projets, on peut dire qu’il y a une certaine référence à mes racines siciliennes.

Je vois souvent dans votre œuvre des drapeaux, des étendards et des boucliers. Cela me fait penser à des éléments très traditionnels, comme ceux qu’on voit dans des processions religieuses ?
Oui, c’est clairement ce que je cherche dans ce travail récent. Depuis un an ou deux, je m’intéresse beaucoup à cet aspect de procession religieuse. On sait que, dans notre société et dans le contexte religieux, les questions queer restent encore très opprimées.
Je trouve donc intéressant de reprendre ces codes de la religion — comme les drapeaux et les étendards — et de les associer à une thématique qui est en contraste total avec la religion traditionnelle.
Le titre de l’exposition à la Micki Chomicki Gallery est Supple and Still. Où situes-tu ton travail entre le souple et l’immobile ?
C’est entre les deux. Comme vous l’avez vu dans mon travail autour des processions, j’interviens souvent dans l’espace public. C’est un travail en mouvement, quelque chose de souple, dans le sens où je vais vers les gens et où il y a une circulation constante.
Au contraire, lorsqu’une œuvre est exposée dans une galerie, elle ne bouge plus et on attend plutôt que les gens viennent la voir. Dans mon travail, j’essaie justement d’aller vers le public.
J’aime beaucoup cette idée d’intervenir dans l’espace public, de rencontrer des personnes qui ne sont pas forcément familières avec l’art. Ici, dans l’exposition, je me retrouve dans un contexte où je ne bouge plus, où mes sculptures restent immobiles.
Mon travail oscille donc entre ces deux dimensions : le mouvement, la procession, la marche dans l’espace public, et le fait de présenter ici des sculptures qui captent un mouvement précis mais qui restent figées. Pour cette exposition, je montre d’ailleurs des pièces qui n’ont pas de lien direct avec mes étendards.
Qu’allez-vous montrer dans l’exposition ?
Je présente une installation intitulée Au-delà des genres. Elle est composée de deux pantalons en denim, deux jeans sans corps ni buste, placés face à face.
À partir de leurs braguettes émergent des formes hybrides qui se rejoignent entre elles. Ces deux êtres se connectent ainsi par des formes qui ne représentent ni l’homme ni la femme, mais plutôt une créature indéfinie, libre d’exister comme elle le souhaite.
L’interprétation est volontairement ouverte : le spectateur peut y voir ce qu’il veut. Selon la lecture, cela peut être perçu comme deux hommes, deux femmes, ou autre chose encore. Tout reste très libre.

Au-delà des genres est une installation que j’ai déjà présentée au Prix du Hainaut en 2024.
Je présente également La Création, un travail qui montre deux êtres se rejoignant par leurs extrémités, avec au centre une sorte d’utérus. Il s’agit pour moi d’une forme de création : ces deux êtres donnent naissance à une progéniture, un nouvel être dont on ne sait pas s’il est homme, femme ou autre.
Il y a toujours cette volonté de dépasser ce que l’on connaît dans la réalité, c’est-à-dire d’aller au-delà de la figure de l’homme ou de la femme.

Supple and Still :: 2 mai au 7 juin 2026 :: micki chomicki gallery |
